Une nouvelle étude de six ans publiée par l’Observatoire de la liberté religieuse en Afrique (ORFA) remet en cause des hypothèses de longue date sur les causes de la violence au Nigeria, affirmant que les groupes armés qu’il qualifie de « groupes terroristes peuls » ont été responsables d’un nombre de morts civiles bien supérieur à celui de Boko Haram et de la Province de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP) durant la période étudiée.
Publié le 30 juin, le rapport intitulé « Killings and Abductions in Nigeria (2020–2025) » analyse les violences survenues entre octobre 2019 et septembre 2025. Il fait état de 79 323 personnes tuées et de près de 35 000 personnes enlevées lors d’attaques attribuées à ce que l’ORFA décrit comme des groupes terroristes.
Selon le communiqué accompagnant le rapport, ces conclusions « renversent les hypothèses de longue date » sur les violences au Nigeria en établissant que Boko Haram et l’ISWAP réunis ne sont responsables que de 12 % des assassinats de civils au cours des six années étudiées, tandis que les groupes armés classés par l’organisation comme « groupes terroristes peuls » seraient responsables de 44 % de ces meurtres.
« Les données rendent cette réalité très difficile à ignorer », a déclaré Frans Vierhout, analyste principal de recherche à l’ORFA, ajoutant : « Nous examinons la manière dont les assassinats sont commis, les personnes ciblées, les zones d’opération ainsi que les variations saisonnières des violences, et les preuves convergent clairement dans une seule direction. »
M. Vierhout a poursuivi : « La violence liée aux milices peules constitue la principale cause des pertes humaines au Nigeria. L’attention excessive portée par l’Occident à Boko Haram est, au mieux, trompeuse. »
Advertisement
Il a en outre averti que le pays d’Afrique de l’Ouest « est en train de devenir le terreau d’un réseau terroriste que le reste du monde n’a pas encore reconnu ».
Les chrétiens touchés de manière disproportionnée
Au-delà de l’identification des auteurs des violences, le rapport met fortement l’accent sur ce qu’il présente comme la dimension religieuse du conflit au Nigeria.
L’ORFA affirme qu’après prise en compte des victimes dont l’identité religieuse n’a pas pu être établie avec certitude, 28 551 chrétiens auraient été tués au cours de la période étudiée, contre 13 224 musulmans.
Le rapport indique également que, rapporté à la taille des populations locales dans les États concernés, le taux de mortalité des chrétiens a été 4,4 fois supérieur à celui des musulmans.
Plus en Afrique

Les auteurs expliquent qu’ils ont inclus l’appartenance religieuse des victimes civiles parce qu’« il existe de nombreuses analyses contradictoires sur les causes de la violence au Nigeria ».
« L’ORFA ne prend parti pour aucun camp », précisent les chercheurs. « L’Observatoire souhaite laisser les données parler d’elles-mêmes sans chercher à privilégier l’un ou l’autre des récits existants. »
Selon eux, identifier l’appartenance religieuse des victimes est indispensable pour comprendre les schémas de violence et déterminer si certaines communautés sont touchées de manière disproportionnée.
Les attaques contre les communautés responsables de la majorité des morts civiles
Selon l’ORFA, environ les trois quarts des civils tués l’ont été lors d’attaques contre des communautés plutôt que dans des actes de violence isolés.
Le rapport recense 42 033 civils parmi les 79 323 personnes tuées durant la période étudiée et précise que 75 % des décès de civils sont survenus lors d’attaques contre des communautés agricoles, souvent accompagnées d’enlèvements, de destructions de biens et de déplacements forcés de populations.
L’étude fait également état de 34 773 enlèvements de civils au cours de la même période.
Si les civils chrétiens et musulmans ont été enlevés dans des proportions globalement comparables, les recherches de terrain menées par l’ORFA indiquent que leur traitement différait selon leur religion.
« Les recherches de terrain révèlent qu’une moindre valeur est accordée à la vie d’un chrétien », a déclaré Steven Kefas, analyste principal de recherche et auteur de l’étude « Captivity by Creed: The Religious Sorting System Nobody Talks About ».
« Dès le moment de leur capture, les otages musulmans et chrétiens entrent dans des réalités différentes. Il ne s’agit pas du comportement d’un ravisseur particulier. C’est un système, observé de manière constante dans plusieurs États, chez différents groupes armés et confirmé par plusieurs années de témoignages de survivants », a-t-il affirmé.
Abonnez-vous à notre newsletter quotidienne
Utilisez le formulaire ci-dessous pour nous indiquer où nous pouvons envoyer les dernières actualités d’ACI Afrique.
Selon les chercheurs, les captifs chrétiens étaient confrontés à des demandes de rançon plus élevées, à des périodes de captivité plus longues, à un risque plus important d’exécution et, pour les femmes, à des violences sexuelles, des conversions forcées et des mariages forcés.
Le rapport distingue les groupes armés de la population peule
L’ORFA souligne tout au long du rapport et du communiqué qui l’accompagne qu’il établit une distinction entre les groupes armés et l’ensemble de la population peule.
L’organisation précise que l’expression « groupes terroristes peuls » désigne uniquement des acteurs armés et qu’elle « veille à distinguer les groupes terroristes armés peuls du peuple peul dans son ensemble, dont la très grande majorité n’est pas impliquée dans les violences ».
Le rapport souligne également que de nombreuses victimes musulmanes ont elles aussi été prises pour cible.
« Il est important de comprendre cette évolution, car les milices peules extrémistes n’ont pas seulement ciblé des civils chrétiens, mais aussi des civils musulmans non peuls », indiquent les chercheurs dans leur rapport publié le 30 juin.
Ils ajoutent : « Il s’ensuit que les civils chrétiens ont été tués ou enlevés parce qu’ils étaient chrétiens, tandis que les civils musulmans l’ont été parce qu’ils n’étaient pas peuls. »
Appel à une plus grande attention à la liberté religieuse
L’ORFA conclut son rapport en appelant les gouvernements, les décideurs politiques, les organisations de la société civile et les partenaires internationaux à examiner attentivement ses conclusions et à intégrer la dimension religieuse dans les efforts visant à lutter contre l’insécurité au Nigeria.
Parmi ses recommandations, l’organisation plaide pour une plus grande attention à la liberté de religion ou de conviction, un renforcement de la sécurité des communautés, une meilleure protection des populations vulnérables et la fin de ce qu’elle qualifie d’impunité pour les auteurs des violences.
Les chercheurs de l’ORFA estiment que le fait de négliger la dimension religieuse risque d’aboutir à des réponses incomplètes face aux défis sécuritaires du pays le plus peuplé d’Afrique.
« Nous encourageons vivement les lecteurs à étudier le rapport dans son intégralité », écrivent-ils, ajoutant qu’il « fournit un contexte essentiel et propose une feuille de route pour répondre aux défis persistants au Nigeria ».
Selon les chercheurs de l’ORFA, « l’examen attentif de ce rapport est essentiel pour élaborer des politiques éclairées et efficaces capables d’améliorer concrètement la vie des personnes touchées par la violence ».


