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CONFÉRENCE DES EVÊQUES CATHOLIQUES DE COTE D’IVOIRE

MESSAGE

DE LA COMMISSION JUSTICE, PAIX ET ENVIRONNEMENT POUR LA JOURNÉE NATIONALE DE LA PAIX 15 Novembre 2025

Chers Frères et Soeurs en Christ,

Chers Concitoyens et Concitoyennes,

Chers Habitants et Habitantes de la Côte d’Ivoire,

« Que le Dieu de l’espérance vous remplisse de joie et de paix dans la foi, afin que vous abondiez dans l’espérance par la puissance de l’Esprit Saint » (Romains 15, 13).

Au nom de nos Pères Archevêques et Évêques, avec ces paroles adressées aux Romains, par l’apôtre Paul, nous voudrions rejoindre chacun de vous, pèlerins de l’Espérance.

Aujourd’hui 15 novembre 2025, dédié à la 29è Journée Nationale de Prière pour la Paix, nous saisissons l’occasion pour célébrer la solennité de la Bienheureuse Vierge Marie, Notre Dame de la Paix, Patronne de notre Église Famille de Dieu, en Côte d’Ivoire.

En cette édition 2025, nous pensons douloureusement aux victimes de l’élection présidentielle dans notre pays, de même qu’aux territoires en Afrique, en Europe, au Moyen-Orient, et en bien des endroits du monde, marqués par des guerres, des conflits avec leurs cortèges de morts, de blessés, de déplacés et de destructions massives, causées par les armes de guerre

L’occasion nous est donnée de faire mention du thème du message à paraitre du Pape Léon XIV pour la prochaine Journée Mondiale de la Paix, le 1 er janvier 2026 : « La paix soit avec vous tous : vers une paix désarmée et désarmante ». Ce thème si important et actuel invite l’humanité à rejeter la logique de la violence et de la guerre, pour accueillir une paix véritable, enracinée dans l’amour et la justice.

Pourquoi vers une paix désarmée ? Parce qu’elle n’est pas fondée sur la peur, la menace ou les armes. Et pourquoi vers une paix désarmante ? Parce qu’elle est capable de résoudre les conflits, d’ouvrir les cœurs et de générer confiance, empathie et espérance. Il ne suffit pas d’invoquer la paix ; il nous faut l’incarner chaque jour dans un style de vie qui rejette toute forme de violence. Le Saint-Père nous invite tous, croyants ou non croyants, responsables politiques et citoyens, à la construction, non seulement du Royaume de Dieu, mais aussi d’un avenir humain et pacifique.

À cet appel universel à la paix, notre regard se tourne naturellement vers Celui qui en est la source. Car, au-delà des efforts humains et des initiatives politiques, la paix véritable est avant tout un don relevant de Jésus, le Prince de la Paix qui nous dit : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix » (Jean 14, 27). Elle n’est donc pas le fruit de nos seuls efforts humains, mais une grâce que Dieu offre à ceux qui ouvrent leur cœur à son amour. Ouvrons alors nos cœUrs pour l’accueillir, la faire grandir et la partager.

De même que le pape François, de vénérée mémoire, nous le rappelait avec justesse parlant de la grâce : Le Seigneur n’envoie jamais la grâce par la poste : jamais ! Il l’apporte Lui-même ! C’est Lui, la grâce ! » de même en le paraphrasant, nous pourrions dire: « Le Seigneur n’envoiejamais la paix par la poste : jamais ! Il l’apporte Lui-même ! C’est Lui, la paix ! (Homélie à Sainte-Marthe, 10 octobre 2013).

Accueillir la paix du Christ conduit à un travail sur soi-même, à un travail intérieur qui déracine l’orgueil et apaise la colère. Accueillir la paix du Christ exige de maîtriser sa langue, d’éviter d’attiser les tensions et d’entretenir les divisions. Accueillir la paix du Christ conduit à être des artisans de paix, des bâtisseurs d’unité et d’espérance qui favorisent les rencontres fraternelles. De cette façon, nous pourrions rétablir l’espérance déçue, guérir les blessures du passé et semer la confiance dans les cœurs. « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu » (Matthieu 5, 9).

Oui, être artisans de paix, bâtisseurs d’unité et d’espérance, c’est marcher sur les traces de Dieu Luimême. C’est choisir l’amour plutôt que la haine, le pardon plutôt que la vengeance, le dialogue plutôt que la discorde.

Chers Concitoyennes et Concitoyens,

Bien-aimés frères et sœurs en Christ,

Il nous faut abandonner la logique de la violence et de la guerre, sous toutes leurs différentes formes. La guerre n’est jamais le moyen de la paix. Elle est son échec. La violence n’est jamais la réponse à la souffrance. Elle l’amplifie. Cest ce que disait le pape François : « Je ne me lasse pas de répéter que la guerre est une défaite, que les armes ne construisent pas l’avenir, mais le détruisent, que la violence n’apportejamais la paix ». (Lettre aux Catholiques du Moyen-Orient, 7 octobre 2024).

Cette affirmation du Pape François trouve une parfaite résonance avec la situation socio-politique que traverse notre pays, la Côte d’Ivoire. En effet, au lendemain de télection présidentielle que nous espérions, pour une fois, juste, transparente, inclusive et apaisée, nous observons un climat préoccupant. Cette situation, comme chacun le sait, résulte d’une série d’événements ayant opposé le pouvoir et l’opposition, notamment autour de l’interprétation de la Constitution. Malgré le grand nombre d’éminents juristes dont notre pays dispose, comment comprendre que l’interprétation de notre loi fondamentale, symbole de notre unité nationale, puisse devenir un facteur de division ?

Depuis plus de trois décennies, rappelons-le, notre pays est particulièrement secoué par de vives tensions et affrontements récurrents à chaque élection présidentielle. Malheureusement, toutes nos interpellations, à travers nos différents messages et lettres pastorales ne trouvent pas encore d’échos conséquents de la part des personnes concemées. Notre dernière Lettre Pastorale, rendue publique le 29 juillet 2025, a fait un vibrant plaidoyer auprès du pouvoir, des institutions en charge des élections et des partis politiques sur les problèmes liés aux élections. Dans le rrême élan, nous avons lancé des appels et formulé des recommandations dans l’espoir d’obtenir une élection juste, transparente, inclusive et apaisée toujours dans le souci constant de préserver la paix. Hélas !

Il est fréquent de voir les dirigeants politiques inviter les Guides religieux à prier pour la paix dans la Nation. Naturellement, nous répondons à cet appel, non par servilité, mais par devoir spirituel. En effet, cette pratique est profondément enracinée dans la tradition chrétienne. Elle s’appuie sur les instructions de l’apôtre Paul, dans sa première Lettre à Timothée qui dit: «j’encourage, avant tout, à faire des demandes, des intercessions et des actions de grâce pour tous les hommes, pour les chefs d’Etat et tous ceux qui exercent l’autorité, afin que nous puissions mener notre vie dans la tranquilité et le calme, en toute piété et dignité» 1Tm 2,1.2

Nous le faisons aussi par patriotisme, par amour de notre pays. Car nous sommes avant tout des citoyens. C’est pourquoi nous prions sincèrement pour nos dirigeants et pour la paix dans notre nation, quelle que soit leur confession religieuse ou leur idéologie politique.

Pourquoi, en retour, nos Autorités Étatiques, invités à engager des actes forts comme le dialogue, la réconciliation nationale, l’amnistie des citoyens emprisonnés ou privés de leurs droits civiques à cause de leurs opinions politiques, se refusent-elles à ces gestes pourtant nécessaires à l’apaisement du climat social et à la consolidation de la paix ?

Chers Concitoyennes et Concitoyens,

Bien-aimés frères et sœurs en Christ,

L’Église ne peut pas se dérober à sa responsabilité fondamentale : celle d’annoncer la Parole de Dieu, Parole de vérité. Elle ne peut et ne doit garder le silence face aux injustices et aux déséquilibres qui marquent la société. Sa mission l’oblige à rappeler, en toute circonstance, les exigences de la Parole de Dieu. Même si certains l’accusent, pour cela, de s’immiscer dans le domaine politique, elle doit sans cesse, faire entendre sa voix de vérité, de justice, d’espérance et continuer à interpeller la conscience de tous comme les prophètes d’hier : « Les fils ont le visage dur, et le cœur obstiné ; c’est à eux que je t’envoie. Tu leur diras : « Ainsi parle le Seigneur Dieu…  » Alors, qu’ils écoutent ou qu’ils n’écoutent pas ils sauront qu’il y a un prophète au milieu d’eux. » (Ezéchiel 2, 4-5).

Vos Pères les Archevêques et Évêques, sont préoccupés par les soubresauts que traverse notre pays depuis des décennies. Ils n’ont eu de cesse d’interpeller la conscience de tous, décideurs politiques, acteurs de la société civile, autorités administratives, judiciaires et militaires, ainsi que toutes les personnes de bonne volonté, à se donner la main afin d’avancer, dans le dialogue, vers une solution durable face aux défis de la paix, en notre chère Côte d’Ivoire.

En leur nom, nous en appelons à la conscience de tous les hommes et femmes de bonne volonté que nul ne laisse l’ambition du pouvoir faire oublier la valeur sacrée et inviolable de la vie de l’homme créée à l’image et à la ressemblance de Dieu (cf. Genèse 1, 27).

Toute vie humaine est un don de Dieu qui est à respecter et à protéger. Il est de l’obligation de chacun, responsables publics, communautés, familles et individus, de prendre toutes les mesures nécessaires pour défendre la vie et la dignité de la personne humaine quelles que soient les circonstances. Car « à chacun, je demanderai compte de la vie de son frère, dit le Seigneur Dieu » (Genèse 9,5).

Les images et les témoignages des affrontements récemment survenus à Nahio, village de la souspréfecture de Saloua, à Kami, dans le District Autonome de Yamoussoukro, d’Agboville, dans l’AgnébyTiassa, à Yassap, dans les Grands-Ponts et dans bien d’autres localités, nous choquent et nous attristent, par leurs violences inqualifiables et par les morts enregistrés. Encore une fois, hélas !

À nouveau, des familles sont endeuillées, de nombreux blessés et prisonniers souffrent dans leur chair et dans leur cœur. À quand la fin des drames électoraux ? Ces évènements douloureux trouvent dans le récit biblique une étonnante actualité : « Ainsi parle le Seigneur : On entend des cris à Rama, des pleurs et une longue plainte : c’est Rachel qui pleure ses enfants ; elle refuse d’être consolée, car ils ne sont plus. » (Jérémie 31 , 15)

À l’instar de Rachel, cette grande figure maternelle qui a pleuré ses enfants déportés en Babylone, nous vos Pères Archevêques et Évêques Catholiques de Côte d’Ivoire, nous pleurons tous les morts de cette élection présidentielle, nous partageons profondément la douleur des familles éplorées et nous leur

exprimons notre compassion. Aux blessés, nous souhaitons un prompt rétablissement. Aux prisonniers, nous manifestons notre proximité paternelle et spirituelle dans l’espérance d’une proche libération.

Chers Responsables politiques, face au drame qui se déroule sous nos yeux, nous vous exhortons à trouver, dans vos cœurs, la force et la sagesse d’écouter le cri et les pleurs d’une grande padie désespérée du peuple. Nous vous prions, avec insistance, de poser des actes forts pour dissiper les sombres nuages du pessimisme qui planent « au-dessus » de notre pays. Il est de votre devoir sacré de rassurer, d’apaiser et d’unir les Ivoiriens dans la vérité et une justice droite, équitable, et non sélective, tant le tissu social Sest considérablement détérioré. Il n’y a qu’à voir des actes ou entendre des propos de haine qui se propagent à une vitesse inquiétante dans les communautés, signe que les divisions sont profondes au sein de la société ivoirienne. Ce climat ne peut perdurer sans mettre en péril l’avenir même de notre Nation.

Nous appelons donc à un sursaut de conscience et à une action politique empreinte d’humanité, de courage et de responsabilité, afin de redonner espoir à un peuple qui aspire simplement à vivre ensemble dans la dignité, la sécurité et la justice,

Chers Concitoyens et Concitoyennes,

Bien-aimés frères et sœurs en Christ,

Dans la foi, confiants en la bienveillance de Dieu, soyons des acteurs de paix, osons des gestes de paix. Cest ainsi que nous pourrons tendre vers l’idéal national exprimé dans notre hymne : la patrie de la vraie fraternité où règnent la confiance, la solidarité, le dialogue, la liberté, l’amour et la paix.

Ô Notre-Dame de la Paix, toi à qui notre pays a été consacré, nous te le confions à nouveau. Par ton intercession, obtiens-nous de ton Fils la vraie paix. Accorde ton soutien maternel à notre pays tout entier et à ses responsables, pour que nous puissions vivre dans la concorde, la prospérité, la justice et la paix. Assiste-nous dans nos efforts de bâtisseurs de paix. Garde à jamais la Côte d’Ivoire dans la paix, ô NotreDame de la Paix ! (Cf. Saint Jean-Paul Il, homélie de la Messe de dédicace de la Basilique Notre-Dame de la Paix, Yamoussoukro, 10 septembre 1990).

Pour la Commission Épiscopale de la Pastorale Sociale et pour le Service du Développement Humain Intégral.

+ Mgr Bruno Essoh YEDOH, du diocèse de Bondoukou, Président.

Père Paul DAH