04/03/2026Vie de l’égliseUCS ADMINPartager
L’Église catholique au Sénégal a atteint sa stature d’adulte. Elle forme des prêtres, célèbre en langues locales, rayonne dans ses communautés. Pourtant, elle tend encore la main pour bâtir ses écoles, ses dispensaires, ses paroisses. L’abbé Jean-Benoît Aloyse Diouf nomme cette contradiction sans détour dans ce texte de Carême : la foi sans engagement financier reste une foi incomplète. Un appel direct à chaque fidèle, car une Église libre se construit aussi avec ce que chacun met dans sa poche.
Pourquoi parlons-nous aujourd’hui ’autonomie de notre Eglise ? Pourquoi ce thème surgit-il avec force en ce temps de Carême, temps de vérité, de conversion individuelle et communautaire ?
La réponse se trouve dans la vie même de notre Église. Lors de leur Ve Assemblée plénière tenue à Dakar en mai dernier, les évêques de la Conférence Episcopale Régionale de l’Afrique de l’Ouest ont pris des décisions importantes pour l’avenir de l’Église dans notre région. Parmi elles figure une orientation claire, rappelée dans le mandement de Carême 2026 : l’autonomie financière et la solidarité ecclésiale. Je rappelle ici leurs paroles fortes : « L’autonomie financière est un signe de maturité ecclésiale. Elle permet à l’Eglise de témoigner librement de sa foi, sans pressions extérieures… »
Cette parole n’est pas restée lettre-morte. Elle a profondément marqué notre Père Évêque, Mgr André Gueye, au point qu’il a ainsi formulé le thème diocésain de cette année pastorale : « Pour une Eglise synodale, autonome au service de la justice et de la paix ».
Nous abordons l’axe de l’autonomie que nous lions volontairement à la responsabilité chrétienne, car peut-il y avoir autonomie sans responsabilité ? Peut-il y avoir une Église autonome sans chrétiens responsables ? La réponse est évidente : non ! Autonomie et responsabilité sont les deux faces d’une même médaille. Que signifie être une Église autonome ?
Le mot autonomie vient de deux termes grecs : autos (soi-même) et nomos (norme). Est autonome celui qui se gouverne lui-même et prend en charge son propre destin. Appliquée à l’Église, l’autonomie ne signifie ni isolement ni rupture, mais maturité, liberté intérieure et responsabilité assumée.
Quoi de plus légitime pour une Église multiséculaire comme la nôtre que de décider enfin de se rendre autonome ? Longtemps, nos Églises d’Afrique ont vécu dans la dépendance : dépendance culturelle, dépendance en ressources humaines, dépendance financière. Aujourd’hui, l’heure a sonné pour l’autonomie culturelle, humaine et financière.
Notre intuition n’est pas nouvelle. Il y a un peu plus de trente ans, l’Église sœur de la Côte d’Ivoire avait déjà identifié ces trois formes d’autonomie lors du centenaire de l’Église catholique de Côte d’Ivoire, les 24–25 juin 1995. Nous nous en inspirons donc pour contextualiser notre réflexion dans le contexte de l’Eglise au Sénégal en général et de celle à Dakar en particulier.
1. L’autonomie culturelle : une richesse déjà visible
Sur le plan culturel, nous pouvons rendre grâce. Les progrès sont réels : chants en langues locales, traductions de la Bible et de prières chrétiennes, catéchèse et prédication dans nos langues.
À considérer l’intégration harmonieuse du tam-tam et d’autres instruments traditionnels dans l’exécution des chants de nos chorales durant les messes dominicales, à voir les différentes facettes de nos cultures lors de nos célébrations religieuses en paroisse, à Popenguine, nous mesurons combien d’efforts nous faisons pour exprimer notre foi à travers nos signes et nos symboles culturels. Sans aucune prétention pour nous de vouloir ’’africaniser’’, ‘’sérériser’’, ’’wolofiser’’ ou ‘’diolatiser’’ l’Eglise, nous voulons toutefois marquer chacune de nos cultures de la présence du Christ : c’est là le but ultime de toute inculturation.
2. L’autonomie en ressources humaines : une œuvre à consolider
Sur le plan des ressources humaines, comment ne pas nous émerveiller devant le nombre croissant de prêtres, de religieux et de religieuses autochtones ? Aux premières heures de nos Églises, de vaillants missionnaires ont porté le flambeau de l’évangélisation. Ay jambar lagnou woon , té warna gnou lene délo ndioukeul Ils ont bâti des églises, formé des communautés et semé l’Évangile dans les cœurs. Je parle bien des véritables missionnaires, mus par l’expansion de l’Évangile et non par des conquêtes coloniales. Dieu sait qu’il y en a eu. Ma pensée se tourne naturellement vers Mgr Aloyse Kobès, grand promoteur du clergé local. Continuons de prier pour sa béatification : c’est une dette morale que nous avons à son endroit.
Aujourd’hui, notre responsabilité est claire : continuer à donner à l’Église les ressources humaines nécessaires à sa maturité. Soyons des promoteurs des vocations sacerdotales, religieuses et matrimoniales. Étouffer les vocations, ce serait scier la branche sur laquelle nous voulons nous appuyer pour cueillir le savoureux fruit de l’autonomie en ressources humaines.
Comme l’ont dit les participants au colloque de l’Église de Côte d’Ivoire : « Si nos églises ne peuvent pas produire, sortant de notre terroir, le personnel religieux et laïc compétent et suffisant pour les œuvres existantes et celles à venir, l’Église risque de ne jamais atteindre sa stature d’adulte. Dans la première évangélisation, nous avions du personnel importé du monde presque dans tous les domaines. Aujourd’hui, cela est à peine tolérable. » (p.154)
Il nous faut bien manifester que l’Eglise en Afrique en général, et celle au Sénégal en particulier, a atteint sa stature d’adulte. La sagesse wolof n’enseigne-t-elle pas avec raison que « Khar dey wessou mbotté ».
3. L’autonomie financière : le point sensible
La plus grande lutte, celle qui appelle le plus notre responsabilité, est sans doute l’autonomie financière. Non parce qu’elle serait la plus importante, mais parce qu’elle est réellement la moins pourvue dans notre Eglise. Combien de nos églises sont construites sur fonds propres ? Combien de projets de la Caritas -forages-, combien d’écoles de dispensaires sont financés localement ?
Mboke yi yaag nagnou di talal loxxo wa bitim réew, deuk toubab yi ngir taabakh ay jangou, ay école, ay dispensaire, ay forage. Wayé ngala way beu kagn lagnouy deuk si talal loxo ? Nagnou geuna laabir, nagnou geuna fonk sougnou jangou bi, té xam né wareef leu si bepp kercen moudi dougeul loxo si poche, guenessi as tout, diokh ko diangou bi ngir mou mana fajj ay soohla’am. » Bokkena si mbokayi ñu di joxé quête. Ngeen yakkar né lou jadou leu kercen nangou dépenser ay juni si naan sangara, si dem week-end de délassement Saly, té bobou kercen nangouwoul seed jangou bi si alalam ngir mouy tabax wala di topato ay seeg/armel, ay école, ay dispensaire.
Le Code de droit canonique, en son canon 222 §1, stipule clairement: « Les fidèles sont tenus par l’obligation de subvenir aux besoins de l’Église, afin que celle-ci dispose de ce qui est nécessaire au culte divin, aux œuvres d’apostolat et de charité, ainsi qu’à l’honnête subsistance de ses ministres. »
Le canon 1260 ajoute : « L’Église a le droit inné d’exiger des fidèles ce qui est nécessaire à ses fins propres ».
C’est pourquoi la quête (paroissiale ou impérée), l’offrande de messe, la dîme et surtout le denier de culte doivent être pris en estime.
Le denier de culte qui ressemblerait à un impôt prélevé non pas chaque mois mais chaque année sur notre salaire est un devoir pour tout chrétien. « Il nous est demandé l’équivalent d’une journée de travail, mais c’est un minimum que chacun aura à cœur de dépasser dans la mesure de ses possibilités » nous rappellent nos Pères Evêques dans le mandement de Carême. Mbokeyi kou liggéey 365 jours, gnou néla dieulsi lou toolo ak sa payorou been bés nga jox ko Jangou bi nga book, loolu dou yeen bou diss.
Amna ay kercen you dem ba diapp né Jangou bi, loumouy talal loxo defa beuri. Bouñu faté né Jangou bi sougnou Ndeye leu ; mognou juur si ngem ji té wakh deeg : sa yaay talal la loxo juñi yoon mo geune moudi guéneu di talal loxo tcha bëd ma been yoon »
Transparence et esprit de service Les offrandes sont nécessaires à l’honnête subsistance des pasteurs, mais elles ne sont pas destinées à la noce ou à la belle vie. Il y a des prêtres qui exercent dignement leur ministère et qui souffrent en silence.
Il existe une volonté bien manifeste de transparence dans la gestion des ressources financières, manifestée par nos églises diocésaines et paroissiales. Le conseil pour les affaires économiques, les missions d’audit, le vicariat chargé du temporel sont autant d’organes de contrôle à promouvoir et à renforcer pour une gestion évangélique des finances de nos églises.
Il va sans dire que tous ces défis pour une autonomie financière ne peuvent être relevés par une seule personne physique ou morale, ni par un petit noyau. C’est ensemble, comme membres du même Corps du Christ, que nous pourrons avancer, pour la crédibilité du message évangélique. C’en est une responsabilité ecclésiale qui appelle à une conversion individuelle et communautaire.
Je conclus par deux citations et une prière.
La première est de Jésus : « Donnez-leur vous-même à manger » (Lc 9, 13). La seconde est des évêques de Côte d’Ivoire : « Les chrétiens catholiques ont besoin de sortir de leur torpeur pour mettre la main dans leur poche et leur portefeuille.
Mobilisez vous-mêmes les fonds qu’il faut pour nos églises, contrôlez les rentrées et qu’une certaine fierté collective nous pousse en avant pour trouver des solutions nouvelles et efficaces. Certains se laissent décourager par la mauvaise conduite de leurs pasteurs. On les comprend, mais on ne peut pas les approuver dans leur démission » (p.154).
Prions le Seigneur de donner à chacun la claire vision de ce qu’il doit faire et la force de l’accomplir. Amen.
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